Même en vacances, mon cerveau d’architecte d’intérieur refuse obstinément de passer en mode avion.
Je regarde les façades, les matériaux, les couleurs. Je pousse les portes, je lève les yeux, j’observe la façon dont les lieux ont été pensés… et il m’arrive même de compter mentalement les patères manquantes dans une chambre d’hôtel. Chacun ses problèmes.
Après la Bretagne l’été dernier, direction cette année le Pays basque.
Et s’il y a bien une chose qui m’a frappée dès les premiers jours, c’est son identité. Elle est partout. Dans les maisons, les villages, la langue, les fêtes, les assiettes, les couleurs… jusqu’au tonic, qui est évidemment basque lui aussi.
Ce carnet n’est toujours pas un guide touristique. C’est simplement le récit de ce que j’ai vu, aimé, photographié… et de tout ce que mon métier m’a encore une fois soufflé en chemin.
Une identité qui ne s’excuse pas d’exister
Au Pays basque, difficile d’oublier où l’on se trouve.
Les drapeaux flottent aux fenêtres, les fêtes animent les villages, la pelote fait partie du décor et l’euskara s’affiche partout.
Mon compagnon en a d’ailleurs fait l’expérience à ses dépens. Parti en vacances avec deux livres manifestement beaucoup trop courts, il s’est rapidement mis en quête de nouvelles lectures. Petit détail : dans certaines librairies, une belle partie des rayonnages est en basque. Langue qu’il ne parle, ne lit, ni ne comprend absolument pas. La quête du troisième bouquin s’est donc légèrement compliquée.
Même constat à table ou au comptoir : ici, on produit local et on le revendique. Bière, tonic, sodas… Il semble exister une version basque d’à peu près tout.
Mais ce qui pourrait vite devenir folklorique ne m’a justement jamais donné cette impression.
Parce qu’ici, cette identité ne semble pas avoir été fabriquée pour être regardée. Elle est simplement vécue.
En architecture intérieure, je trouve la leçon intéressante. Donner du caractère à un lieu ne consiste pas à accumuler les signes distinctifs ou à lui coller un « style ». Une identité forte repose souvent sur quelques choix cohérents, répétés avec justesse.
Quand le fil conducteur est clair, nul besoin d’en faire trop.
La maison basque, ou l’art d’être reconnaissable au premier regard
Il suffit de quitter un peu la côte et de s’enfoncer dans l’arrière-pays pour comprendre à quel point l’architecture participe à cette identité.
Et là, j’avoue avoir eu un énorme coup de cœur.
Des villages plus beaux les uns que les autres, incroyablement entretenus, noyés dans une végétation d’un vert presque insolent pour une Grenobloise habituée à un climat nettement plus sec.
Et partout, cette maison basque immédiatement reconnaissable.
Façades blanches, pierre apparente, grandes toitures, pans de bois, volets rouges, verts, parfois bleus… Les variations existent, les maisons ne sont évidemment pas toutes identiques, et pourtant elles parlent le même langage.
La maison traditionnelle basque, l’etxe, est bien plus qu’une jolie façade blanche à colombages rouges. Issue d’un habitat rural pensé autour des usages, du climat et de la vie familiale, elle a développé au fil du temps un vocabulaire architectural particulièrement fort. Un vocabulaire qui sera d’ailleurs largement réinterprété au début du XXe siècle avec l’apparition du style néobasque.
Ce qui me plaît ici, c’est précisément cette capacité à créer de la diversité sans perdre la cohérence.
Dans un intérieur, c’est pareil. Tout n’a pas besoin d’être assorti. Les meubles peuvent venir d’époques différentes, les matières dialoguer, les couleurs varier.
Ce qui compte, c’est qu’elles racontent la même histoire.
Arnaga : quand une maison de 1903 avait déjà tout compris
Parmi les visites qui m’ont le plus marquée, il y a forcément Arnaga, la maison qu’Edmond Rostand fait construire à Cambo-les-Bains à partir de 1903.
De l’extérieur, l’identité néobasque est spectaculaire. Façade blanche, pans de bois rouges, toiture imposante, jardins dessinés dans l’axe de la maison…
Mais c’est finalement ce qui se passe derrière la façade qui m’a le plus intéressée. Car Arnaga n’est pas seulement une belle maison. Pour son époque, c’est aussi une maison étonnamment moderne.
Rostand et son architecte Albert Tournaire utilisent des techniques modernes tout en donnant à la demeure l’apparence d’une grande maison basque traditionnelle.
Électricité, eau courante chaude et froide, chauffage central… tout est pensé pour le confort. L’air chaud est acheminé depuis le sous-sol par des conduits intégrés à la construction et, détail assez incroyable pour l’époque, les fenêtres sont déjà équipées de double vitrage, avec un ingénieux système de vérin à piston pour faciliter leur ouverture et leur fermeture.
Même les usages du quotidien ont été anticipés : la cuisine se trouve au sous-sol, mais un office fait le lien avec la salle à manger et un monte-plats permet d’acheminer les plats d’un étage à l’autre. Les principales pièces disposent même d’un système d’appel relié à l’office pour solliciter les domestiques.
Bref, en 1906, on parlait déjà confort thermique, circulation, équipements et ergonomie… avec des moyens légèrement différents des nôtres.
Plus d’un siècle plus tard, je trouve la démarche terriblement actuelle. Parce qu’une maison réussie ne devrait jamais obliger à choisir entre esthétique et confort.
Le beau ne suffit pas. Un lieu doit aussi fonctionner.
Quand on ne peut plus pousser les murs… on regarde en hauteur
Je précise d’emblée que je ne suis pas particulièrement portée sur les visites d’églises.
Et pourtant, au Pays basque, j’ai fini par lever sérieusement les yeux.
À Espelette notamment, l’intérieur de l’église m’a immédiatement intriguée. Une nef assez traditionnelle au rez-de-chaussée… et tout autour, d’impressionnantes galeries en bois qui se développent sur trois niveaux.
Ma première pensée, très spirituelle comme toujours, a été : « Ah oui, en fait, ils ont optimisé les mètres carrés. »
Et c’est précisément ce qui s’est passé.
À partir des XVIe et XVIIe siècles, certaines églises basques devenues trop petites ont dû accueillir davantage de fidèles. Plutôt que d’agrandir systématiquement leur emprise au sol, on a exploité leur volume en créant des galeries superposées.
Trois siècles avant les mezzanines de nos petits appartements, le principe était déjà là : quand les mètres carrés manquent, il reste parfois des mètres cubes.
Difficile, pour une architecte d’intérieur spécialisée dans l’optimisation de l’espace, de ne pas apprécier la démonstration.
Et surtout, c’est un joli rappel : avant de pousser les murs, encore faut-il avoir regardé tout l’espace dont on dispose réellement.
Biarritz : la cohérence n’est pas l’uniformité
Biarritz est un joyeux mélange.
Villas extravagantes, immeubles plus sages, grands hôtels, influences néobasques, Art déco, architectures de villégiature… À première vue, tout cela pourrait parfaitement ne pas fonctionner ensemble.
Et pourtant, j’adore.
Cela m’a fait penser à Aix-les-Bains, non pas parce que les deux villes se ressemblent, mais parce qu’elles ont toutes deux été façonnées en partie par une clientèle aisée venue séjourner, se soigner ou prendre les eaux et qui a fait construire selon les goûts et les influences de son époque.
Résultat : des architectures très différentes qui finissent malgré tout par composer un paysage cohérent.
Et puis à Biarritz, il y a l’océan. Les grandes plages, les rochers qui émergent de l’eau, les bâtiments perchés au-dessus de la côte…
Tout participe au décor.
Cela me rappelle quelque chose que je répète souvent dans mes projets : cohérence ne veut pas dire uniformité. Un intérieur où tout appartient à la même collection, où le bois est rigoureusement identique partout et où chaque objet répond au précédent peut vite manquer de vie.
Les contrastes créent du relief. À condition, encore une fois, de savoir quel fil on déroule.
Dormir basque… et compter les patères
Cette année, pas de maison de vacances.
Nous avons posé nos valises dans un tout petit hôtel installé dans une ancienne maison basque : neuf chambres seulement, une rénovation toute récente et une identité particulièrement soignée.
Couleurs assumées, espaces communs chaleureux, menuiseries sur mesure, détails décoratifs bien choisis… jusqu’à cet escalier rouge qui ne fait clairement pas dans la demi-mesure.
Dans notre chambre, j’ai particulièrement aimé la tête de lit réalisée sur mesure : elle structure entièrement le mur, intègre les éclairages, les prises et de petites tablettes tout en donnant immédiatement son identité à la pièce. Bref, très joli.
Mais mon cerveau professionnel étant malheureusement livré sans bouton OFF, il a tout de même trouvé quelque chose à dire.
Quelques cintres supplémentaires pour mes cinquante mille robes auraient été les bienvenus. Et surtout quelques patères supplémentaires pour suspendre les serviettes de plage en rentrant.
Jusqu’à ce que j’en parle avec la propriétaire de l’hôtel.
Et là : bienvenue au merveilleux pays des normes et des référentiels hôteliers. Pour son classement trois étoiles, l’hôtel répond notamment à un référentiel précis concernant ses équipements. Les cintres, les équipements de la salle de bain, jusqu’à la présence des fameuses patères : tout ou presque est passé en revue.
Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il soit interdit d’en prévoir davantage.
Et c’est là que la petite histoire devient finalement assez représentative de mon métier : être conforme à un référentiel et répondre parfaitement aux usages sont deux choses différentes.
Dans une chambre située à quelques kilomètres de l’océan, les deux patères installées peuvent très vite se retrouver à devoir accueillir serviettes de toilette, maillots et serviettes de plage. Rien de dramatique, évidemment. Mais l’ergonomie d’un espace se joue justement très souvent dans ces détails minuscules. Une prise au bon endroit. Une tablette à la bonne hauteur. Un crochet là où l’on en a réellement besoin.
Ce sont rarement ces éléments que l’on photographie. Mais ce sont souvent eux qui font qu’un lieu est vraiment agréable à vivre.
L’océan, cette fois, on entre dedans
Impossible évidemment de parler du Pays basque sans parler de l’Atlantique.
Mais contrairement à mon séjour breton, où j’avais beaucoup observé la mer à travers ses lumières et le rythme des marées, ici, j’ai surtout ressenti l’océan comme quelque chose de beaucoup plus physique.
À Bidart ou Guéthary, on ne se contente pas vraiment de regarder les vagues. On se jette dedans. On se fait secouer par les rouleaux, on ressort, on recommence. Et pendant que certains se lancent même dans une initiation au surf, les autres peuvent sagement profiter du spectacle depuis la plage.
Tout bouge en permanence.
Et finalement, une maison aussi doit être capable d’absorber du mouvement.
Les enfants grandissent, les habitudes changent, on télétravaille davantage, on reçoit, on cuisine autrement, une chambre change de fonction…
Penser un intérieur uniquement pour l’instant présent, c’est prendre le risque qu’il devienne rapidement contraignant.
Un espace bien conçu doit avoir suffisamment de structure pour fonctionner aujourd’hui et suffisamment de souplesse pour évoluer demain.
Un peu comme face à l’océan : inutile d’espérer arrêter la vague. Mieux vaut apprendre à composer avec elle.
À table !
Il fallait bien y arriver.
Chipirons, jambon, foie gras, pintxos, gâteau basque… Ici aussi, l’identité passe franchement par l’assiette.
Et puis il y a ces petits piments ou poivrons verts simplement poêlés et servis avec du gros sel, découverts côté espagnol puis retrouvés côté français. Trois ingrédients, quasiment aucune préparation, et pourtant difficile d’arrêter de piocher dans l’assiette.
J’aime cette cuisine pour exactement la même raison que j’aime certains intérieurs.
Les produits ont du caractère, on les laisse parler, et on n’a pas besoin d’ajouter quinze effets pour obtenir quelque chose de généreux.
Cela dit, après plusieurs jours de restaurants matin, midi et soir, mon organisme aimerait tout de même profiter de cette tribune pour adresser un message officiel au Pays basque : rendez-moi mes légumes.
Savoir qui l’on est
Finalement, ce que je retiendrai peut-être le plus de ce séjour n’est ni une maison, ni une plage, ni une assiette de chipirons. C’est cette impression de cohérence.
Le Pays basque sait qui il est.
Son architecture évolue sans complètement effacer ce qui l’a précédée. Sa langue continue d’être parlée et écrite. Ses traditions vivent encore dans les villages. Ses couleurs reviennent d’une façade à l’autre. Sa gastronomie revendique son territoire.
Et même lorsqu’on s’éloigne de l’image traditionnelle, à Biarritz, dans un hôtel rénové ou dans une villa du début du XXe siècle, quelque chose continue de relier les lieux entre eux.
C’est peut-être finalement la plus belle leçon que je ramènerai dans mes valises.
Un intérieur n’a pas nécessairement besoin d’avoir un style. Il a besoin d’avoir une identité.
Une logique, quelques partis pris, une façon de circuler, des matières qui se répondent et surtout une personnalité qui ressemble à ceux qui y vivent.
Parce qu’un lieu réussi n’est pas celui qui coche toutes les tendances du moment.
C’est celui dans lequel, dès qu’on entre, on comprend qu’on est exactement au bon endroit.
Et manifestement, même en vacances, mon cerveau d’architecte d’intérieur n’a toujours pas trouvé comment prendre des congés.
Ongi izan… et à bientôt, Pays basque.
📷 Carnet photographique : Bulle Intérieure
🌿 Et si votre intérieur affirmait, lui aussi, son identité ?
Comme au Pays basque, un intérieur n’a pas besoin d’en faire trop pour avoir du caractère. Il lui faut surtout une ligne directrice, des espaces pensés pour vos usages et des choix qui racontent une histoire cohérente.
Mon rôle, c’est de révéler ce qui fait la singularité de votre lieu : repenser les volumes, fluidifier les circulations, choisir les bons matériaux et imaginer des solutions adaptées à votre façon de vivre.
De la première esquisse au suivi de chantier, je vous accompagne pour transformer vos idées en un projet concret et harmonieux.
